1. La défense des éléphants

    Tombée par hasard sur les frasques du roi Juan Carlos au Botswana lors d’une nuit d’errance sur Yahoo Actualités, je me suis étonnée du fait que la seule critique perceptible dans l’actualité de ces derniers jours au sujet de la chasse à l’éléphant émane de Brigitte Bardot (et ce, non en référence à l’éthique animaliste dont elle est habituellement une controversée porte-parole française, mais au nom de principes écologistes). Non, ce qui choque l’opinion publique, c’est le prix des hobbies du Roi d’Espagne : 30 000 euros. Dépense scandaleuse en ces temps de crise, soit. Mais la facture n’oublie-t-elle pas de prendre en compte quelque chose ? Oui, répondent les commentaires d’internautes qui pensent (comme moi il y a quelques heures) ce genre de pratiques révolu et incompatible avec la protection des animaux contre le braconnage, dont l’éléphant est tout de même la figure idéal-typique ! Comment est-il possible que, dans ce cadre, la chasse à l’éléphant ne soulève pour principale question que celle de son coût économique ? Comment la figure de l’animal comme sujet, inscrit dans un collectif, digne de “protection” peut-elle coexister avec celle d’un objet de divertissement qui semble tout droit sorti d’une autre époque si l’on en croit cette photographie montrant Juan Carlos debout devant la dépouille d’un éléphant ? Qu’est-ce qui différencie finalement le braconnage illicite de la chasse “de loisir” ?

    Contrairement à ce que prétend Brigitte Bardot dans sa lettre au Roi d’Espagne, si l’éléphant du Botswana est protégé, il ne l’est pas exactement sous les mêmes conditions que ceux du Kenya ou encore du Tchad. Comme chez ses voisins d’Afrique Australe, les mesures de gestion et de protection des populations d’éléphants se sont révélées tellement efficientes efficaces, que les éléphants du Botswana sont désormais en surnombre dans certaines régions, rendant la cohabitation avec les populations locales hautement problématique. Mais comment justifier la régulation de ce trop-plein d’effectifs au moyen d’une activité de loisir qui transforme l’éléphant-protégé en éléphant-gibier ? Fondée en 1973, la convention CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) est l’un des principaux organes régissant la régulation et la protection des animaux sauvages. Comme l’écrit François Constantin dans cet article, elle a pour but de créer un compromis entre trois types d’exigences : “la logique économique, la logique politique et une éthique humaniste”. Dans ce cadre, l’intérêt (à vivre) de l’éléphant - en tant que sujet - et la ressource qu’il représente - en tant qu’objet - n’entretiennent pas une relation d’opposition mais, curieusement, d’interdépendance. Pour comprendre comment le statut de l’éléphant peut inclure de tels attributs antinomiques, il faut se tourner vers l’histoire et l’organisation de cet organisme qui rassemble sous un but commun une multitude d’acteurs. Parmi ces derniers, il y a bien sûr les ONG qui se sont constituées en porte-parole des animaux :

    Un lobby conservationniste transnational s’est érigé en tribun de la faune africaine. Les grandes ONG de protection de la nature en général ou de certaines espèces en particulier (…) se réclamant d’une opinion publique diffuse dont elles cultivent la sensibilité (…) sont nées de la mobilisation de princes consorts européens, d’hommes d’affaires américains (et sud-africains), de hauts dignitaires internationaux, héritiers de l’aristocratie coloniale chasseresse, capables de faire de l’argent avec la grande faune. (…) Elles ont obtenu que l’interdiction du commerce de l’éléphant, en gros comme au détail, ne signifie pas l’interdiction de la “chasse sportive”.

    (François Constantin, “L’humanité, l’éléphant et le paysan. Bien commun et pouvoir local”, Critique internationale, oct. 2000, p. 121)

    C’est ainsi que les safaris du Roi Juan Carlos sont paradoxalement tout à fait compatibles avec la protection des éléphants telle que nous la concevons actuellement, puisqu’ils s’inscrivent en tant que tels dans le mesures de conservation de ces derniers, comme l’atteste la demande du Botswana, en 1996, auprès de la Convention :

    En raison des conflits grandissants homme/éléphant (…) les communautés concernées en sont venues à considérer l’éléphant comme un animal nuisible.

    Le meilleur espoir de conserver les espèces sauvages consiste à établir des programmes de développement local fondés sur la conservation (…) En 1996, l’autorisation de la chasse à l’éléphant dans les zones rurales a entraîné d’importantes rentrées de fonds pour les collectivités locales. Une utilisation plus large des produits de l’éléphant, par exemple l’ivoire collecté dans les zones rurales, augmenterait la valeur des éléphants pour ces communautés, qui les accepteraient certainement mieux. Bénéficiant d’avantages directs, les collectivités locales prendraient progressivement conscience de l’intérêt d’assurer la sauvegarde des éléphants en nombre raisonnable.

    (Amendement des annexes I et II de la Convention CITES, 1997, ici )

    De là à dire que l’éléphant-gibier est acteur de sa survie en tant qu’éléphant-espèce, il n’y a qu’un pas…Mais n’aurait-il pas intérêt à se rebeller contre ses porte-parole ?

    il y a 1 an

  2. À la ménagerie du jardin des plantes…

    À la ménagerie du jardin des plantes…

    il y a 1 an

  3. Pris avec instagram

    Pris avec instagram

    il y a 1 an

  4. Ce panneau présentant aux visiteurs du zoo un bébé singe “élevé à la main” m’a particulièrement marquée lors de ma dernière visite à la ménagerie du Jardin des Plantes. Mon interprétation oscille entre 1/ la formule maladroite pour signifier qu’un humain s’est substitué à la mère du petit singe, et que le mot “main” ne vise qu’à évoquer l’humain (en laissant de côté la question de savoir pourquoi la main ne peut être que celle de l’homme) et 2/ la confusion entre le petit singe et un objet manufacturé (on est vraiment tentée de lire “fabriqué à la main”). La bienveillance prend le dessus, je vais choisir l’option 1.

    Ce panneau présentant aux visiteurs du zoo un bébé singe “élevé à la main” m’a particulièrement marquée lors de ma dernière visite à la ménagerie du Jardin des Plantes. Mon interprétation oscille entre 1/ la formule maladroite pour signifier qu’un humain s’est substitué à la mère du petit singe, et que le mot “main” ne vise qu’à évoquer l’humain (en laissant de côté la question de savoir pourquoi la main ne peut être que celle de l’homme) et 2/ la confusion entre le petit singe et un objet manufacturé (on est vraiment tentée de lire “fabriqué à la main”). La bienveillance prend le dessus, je vais choisir l’option 1.

    il y a 1 an

  5. Un documentaire anthropo-technico-animalier

    Il est fréquent de considérer les documentaires sur les animaux sauvages comme produisant un certain regard ou un discours “sur” ces derniers. La direction unilatérale des regards (humains) convergeant sur des animaux toujours supports de qualifications ou d’attributs divers est une vision largement répandue et qui rassemble tant les dénonciateurs des idéologies qui sous-tendent ces représentations que ceux qui les défendent. Si le titre de la série documentaire Face-à-face avec les tigres, diffusée dernièrement sur Arte, laisse supposer une réciprocité des regards entre l’homme et l’animal, en revanche il ne rend pas compte d’une part non négligeable de cette série ni de ce qui fait son originalité : son dispositif de tournage, sans cesse évoqué, et mettant en scène tous les intermédiaires de cette fameuse rencontre avec les félins.

    Tournée dans la réserve naturelle de Pench en Inde, la série raconte les deux premières années de la vie d’une portée de tigres à l’état sauvage et le combat de leur mère pour leur survie. Jusqu’ici, rien de très original.  Mais malgré la focalisation du propos sur un monde animal relativement clos sur lui-même, l’humain y apparaît fréquemment et sous une forme étonnante : son association avec des éléphants. Le dispositif de tournage mobilise en effet ces derniers comme des médiateurs permettant d’approcher et de suivre des tigres sauvages tout en leur faisant porter des caméras dont l’objectif est télécommmandé par les documentaristes qui les chevauchent : 

    L’idée plutôt originale de cette série, c’est d’approcher les tigres en utilisant des éléphants. Les pachydermes entrent sur le territoire des félins équipés de caméras cachées. Et grâce à ce matériel ultra-sophistiqué, nous allons voir grandir une portée de bébés tigre quasiment sous nos yeux. Cette caméra tronc d’arbre a été conçue pour filmer les tigres au cours de leurs déplacements. Et elle a été confiée au moyen de transport le plus adapté à la région : l’éléphant. 

                         

    En déléguant le tournage d’une partie des séquences filmées aux éléphants, ces derniers deviennent bien plus que de simples moyens de locomotion. Peu à peu, les qualificatifs qui les désignent ainsi que le choix d’images cadrées de manière approximative associent les éléphants aux documentaristes dans la démarche du travail documentaire et non pas seulement en tant que simples outils. Scandant l’émission par des séquences clairement reconnaissables - par le choix de la musique, toujours la même, mais aussi par des plans sur le regard ou les pieds de l’éléphant parcourant la savane, quand ce n’est pas sa trompe qui tombe nonchalamment dans un coin de l’écran - l’éléphant semble avoir sa place au sein de “l’équipe de tournage”. Faut-il y voir une forme d’anthropomorphisme naïf ? En réalité, les commentaires n’attribuent jamais des intentions aux éléphants, notamment dans le choix du cadrage des images, ce qui ne signifie pas non plus que ces derniers soient des instruments totalement dévoués à ces chefs d’orchestre que sont les documentaristes. L’ambiguïté de la présence des éléphants en tant qu’acteurs dans la démarche du tournage, si elle n’est pas dite, est néanmoins montrée. Mais ce statut de “semi-acteurs” ne concerne pas seulement les pachydermes. On pourrait en dire autant des animaux de la forêt, qui par leurs cris à l’approche des prédateurs déclenchent les caméras déposées près de points d’eau mais également des caméras elles-mêmes qui deviennent des objets de curiosité pour les animaux sauvages qu’elles capturent. Ainsi, à plusieurs reprises, les réactions des animaux à la vision de leur reflet dans l’objectif de la caméra deviennent le sujet de la séquence. Lorsque l’un des jeunes tigres fait tomber la “caméra-branche” dans une mare, pour ensuite s’en saisir et la ballotter dans tous les sens, les images issues de cette interaction ne sont pas coupées au montage. De même que cette panthère qui s’arrête interloquée devant l’objectif avant de reprendre ses activités : 

                         

    Là se situe peut-être le face-à face que le titre de la série indique. Nous sommes loin de la relation immédiate qu’il suggère, à moins que l’on abandonne l’idée d’une certaine pureté des liens homme/animal, critère décisif lorsqu’il s’agit de différencier des relations réelles (par exemple avec les animaux de compagnie) de relations fictives (car passant par le prisme médiatique). En quoi le lien télespectateur/tigre serait-il moins réel que celui que j’ai avec mon chat si ce n’est la multiplicité des objets qui me permettent de les approcher ? 

                         

    il y a 2 ans